Analyse

Leurs Excellences ont coulé La Liberté

Construite par quelque 650 chômeurs, acclamée par plus de 30’000 personnes à sa mise à l’eau, la plus grande voile du Léman va finir en morceaux. Ni tempête, ni naufrage : un refus de permis. Et la démolition, c’est vous qui la paierez.

Une galère à moitié coulée sur le Léman, sa coque remplie de piles de dossiers
650 chômeurs l’ont construite, un bureau l’a coulée. Illustration générée par IA.

Il y a des projets que plus personne n’oserait proposer. Au début des années 1990, en pleine crise, Jean-Pierre Hirt et une poignée d’utopistes morgiens décident de faire construire une galère par des chômeurs. Oui, une galère, comme celles qui croisaient sur le Léman au Moyen Âge.

Pas un « programme d’occupation » avec tableau de bord et indicateurs de performance : un vrai chantier. Du chêne, du mélèze, de l’épicéa, et des gens qui apprennent un métier en fabriquant quelque chose de beau.

En juin 2001, La Liberté touche l’eau à Morges devant plus de 30’000 personnes. 55 mètres, 190 tonnes, près de 5 millions de francs, et quelque 650 chômeurs passés par le chantier. Jusqu’en 2017, elle embarque le public sur le Léman. Une réussite vaudoise, née d’en bas, sans plan directeur ni stratégie cantonale.

Que diable allait-elle faire dans cette galère ?

Fin 2017, la galère prend l’eau — administrativement s’entend. Elle perd son permis de transporter des passagers. Rien de dramatique : un vieux bateau en bois, ça s’entretient, ça se répare, ça se finance.

L’association se remet donc à ramer. Un audit mandaté par la région (ARCAM) pose le diagnostic : pour vivre toute l’année, la galère a besoin d’un ponton qui la relie à la rive. Le projet est chiffré à 4 millions : 2 millions pour remettre le navire à neuf, 1,4 million pour un ponton de 35 mètres au bout du parc de Vertou, à Morges, et une réserve pour les imprévus.

Tout le monde suit. La Municipalité de Morges, la région, plusieurs services de l’État. Selon l’association, plus de la moitié du budget est couverte par des fonds publics promis.

Tout le monde ? Non. En avril 2026, la Direction générale du territoire et du logement (DGTL) dit non. Une direction cantonale sur six. Une seule. Motif : un ponton avec buvette, terrasse et billetterie dans la zone de protection des rives serait contraire à la loi sur l’aménagement du territoire, et la pesée des intérêts ne justifierait aucune dérogation. En clair, selon le président de l’association, le projet ne répondrait pas à un « besoin public ».

Des rameurs épuisés dans une galère, face à une barrière tenue par un ours en perruque de magistrat
Rameurs et barrière : un bénévolat de neuf ans arrêté net. Illustration générée par IA.

La suite relève de la comptabilité. Une galère qui ne peut accueillir personne ne gagne rien, et une association qui ne gagne rien ne peut pas entretenir 190 tonnes de bois. Trop pauvre pour faire recours, elle jette l’éponge — ou plutôt l’ancre. En juin, elle vote le dépôt de bilan et fait démonter les mâts. Le 10 septembre, la faillite est prononcée.

Un ponton fermé par une barrière rayée, au bord du Léman, avec la galère au loin
Le ponton refusé, et la galère au loin. Illustration générée par IA.

Le besoin public, c’est eux qui le pèsent

Qui décide de ce dont le public a besoin ? Pas la commune qui accueille le projet. Pas la région qui l’a étudié. Pas les cinq autres directions cantonales consultées, qui ne s’y opposaient pas. Pas les dizaines de milliers de Vaudois venus voir la mise à l’eau. Non : une seule direction, qui pèse à elle seule les intérêts de tous les autres. Une balance à un seul plateau.

Le plus frappant, c’est l’asymétrie des risques. Le fonctionnaire qui signe un refus ne risque rien : si la galère coule, personne ne viendra lui en demander compte. S’il avait dit oui et que le ponton avait déplu, on le lui aurait reproché. Dans un tel système, le non est toujours le choix le plus confortable.

Ce n’est pas une affaire de mauvaise volonté individuelle. C’est la logique d’une administration où celui qui décide ne paie jamais le prix de sa décision. Ceux qui le paient, ici, ce sont les bénévoles qui ont ramé neuf ans pour rien.

Et le recours ? Ouvert à tous, comme le Ritz. Une association de bénévoles, à sec après neuf ans d’immobilisation, n’a ni le temps ni l’argent pour plaider contre l’État. L’État, lui, a son service juridique. Payé par vous.

Payer pour détruire

Passons maintenant à ce qu’on ne voit pas, comme disait Bastiat. Selon l’association, de l’argent public a déjà financé, depuis 2017, les études, le dossier de mise à l’enquête et la mise aux normes exigée par le service de la navigation. Tout cela part à la benne.

Et puisque l’association a fait faillite, c’est désormais au Canton d’assumer le bateau : le sécuriser, le sortir de l’eau, le démanteler. Coût annoncé : plusieurs centaines de milliers de francs. Son ancien président parle, lui, de 700’000 à 800’000 francs.

Résumons. L’État a refusé un ponton dont plus de la moitié était, selon l’association, déjà couverte par des fonds publics promis. Il va maintenant payer, seul, pour détruire ce que ce ponton aurait sauvé.

Dernière ironie : pour démonter 190 tonnes de galère, il faudra trouver au bord du lac un site capable de les sortir de l’eau. Gageons que cette installation-là obtiendra son autorisation sans la moindre pesée des intérêts.

Leurs Excellences ont changé d’adresse

Entre 1691 et 1696, le gouvernement bernois faisait construire le port de Morges pour abriter sa flottille de guerre. Leurs Excellences de Berne avaient leurs galères, le Grand Ours et le Petit Ours, et ne demandaient l’avis de personne. Le Pays de Vaud payait et se taisait. Jusqu’à ce qu’un certain major Davel, en 1723, trouve que cela suffisait. Il y a laissé la tête.

Le port de Morges avec ses galères, gravure imaginaire
Le port de Morges. Illustration générée par IA.

Trois siècles plus tard, les Vaudois sont libres. Ils élisent leurs autorités, votent, paient leurs impôts. Mais ils découvrent qu’une galère construite par leurs chômeurs, voulue par leur commune, soutenue par leur région et approuvée par la plupart de leurs services peut être condamnée par une seule direction. Sans débat, sans vote, et sans recours pour qui n’en a pas les moyens.

Leurs Excellences n’habitent plus Berne. Elles ont des bureaux à Lausanne, un organigramme et une conception très personnelle du besoin public.

Au Grand Conseil, des députés du PLR, de l’UDC, des Vert’libéraux, des Verts et de la gauche demandent au Conseil d’État si le démantèlement est vraiment la seule issue. Le gouvernement a jusqu’au 25 janvier 2027 pour répondre. Bonne question. Avant de dépenser des centaines de milliers de francs pour découper la galère, il peut encore reprendre la main et chercher une autre fin que la tronçonneuse. Qu’il le fasse.

Elle s’appelait La Liberté. On n’aurait pas osé l’inventer.

Une galère en neuf dates

DateÉvénement
Août 1995Début du chantier à Morges, avec des chômeurs
Juin 2001Mise à l’eau devant plus de 30’000 personnes
Fin 2017Retrait du permis de naviguer avec passagers
2018Études sur les sites de ponton et plan d’affaires
2018 à 2025Projet de relance à 4 millions, ponton au parc de Vertou
Avril 2026La DGTL refuse le ponton ; faute de moyens, l’association ne fait pas recours
Juin 2026L’association vote le dépôt de bilan ; mâts démontés
10 sept. 2026Faillite prononcée ; le Canton hérite du bateau
6 oct. 2026Interpellation au Grand Conseil : la destruction est-elle la seule issue ?

Les chiffres

  • 650 chômeurs environ sont passés par le chantier
  • 55 m, 190 t : la plus grande voile du Léman
  • 5 millions de francs environ pour la construire
  • 4 millions pour la relancer, dont 1,4 million pour 35 m de ponton
  • Plus de 50 % du projet couvert par des fonds publics promis, selon l’association
  • 1 sur 6 : une seule direction cantonale sur six opposée au ponton
  • Jusqu’à 1 million de francs pour la démolir, à la charge du Canton

Sources : La Télé / ATS, 24 avril 2026 ; Journal de Morges, 30 septembre 2026 et « Il y a vingt ans, la galère découvrait la liberté » ; 24 heures, 23 juin et 1er octobre 2026 ; 20 minutes, 1er octobre 2026 ; Le Matin ; Blick (audit de l’ARCAM et chiffrage du projet) ; Grand Conseil vaudois, interpellation 26_INT_142 ; swissinfo ; Dictionnaire historique de la Suisse (Morges, navigation militaire) ; Association lémanique galère La Liberté ; Association vaudoise de la voile latine, La Voile latine, juillet 2026. Illustrations générées par IA.